vendredi 21 février 2014

La boulangère ne passera plus (chroniques...)

Attention,le texte qui va suivre est particulièrement glauque ,âmes sensibles,s'abstenir 


La boulangère ne passera plus,pauvre Lulu.
Les gens lui ont d'abord dit que son pain était trop cuit,alors elle l'a moins cuit-après tout,si ces crétins préféraient manger du pain qu'ils mettraient la moitié de la matinée à digérer,c'était leur problème-mais comme les anciens ont eux aussi commencé à râler que la mie restait dans leurs dentiers,il a fallu bidouiller une solution,proposer à la fois du pas cuit et du limite carbonisé à s'en faire saigner les gencives...
La boulangère ne passera plus,pauvre Lulu.
En plus de faire des articles boulangers et pâtissiers,Lulu faisait aussi un peu épicerie,deux trois bricoles pour dépanner mais les gens ont vite fait leurs difficiles en plus des traditionnelles biscottes,sachets de soupe,conserves de base,ils auraient voulu qu'il y ait du pécul,de la bouffe pour chats,des pots pour bébé,des couches,"allez faire tenir tout ça dans un C 25"qu'elle leur disait Lulu ,ils voulaient rien entendre ces cons...
L'antique fourgonnette n'avait pas l'heur de plaire à tout le monde non plus,en plus du fait qu'il faisait autant de raffut qu'un engin agricole ,y'avait le klaxon qui agaçait certains,surtout ceux qui n'en foutaient pas une et qui trouvaient moyen de se faire déranger dans leur grasse mâtinée par l'engin au son,il faut bien le reconnaître fort disgracieux.Un jour,du côté du"Gitan"une volée de cailloux est venue s'écraser sur le pare-brise du véhicule,le garagiste du coin trouva heureusement la solution en offrant à la pauvre dame qui avait du mal à s'en remettre un avertisseur sonore un peu moins radical.
De moins en moins de clients venaient à la rencontre de la boulangerie-épicerie ambulante,il y avait ceux qui bossaient,souvent loin d'ailleurs,les retraités qui avaient des guibolles de plus en plus douteuses et qui hésitaient parfois à faire les 15 mètres qui les séparaient de la rue sur des revêtements de fortune rendus glissants par les crottes de poule,évidemment,il y avait aussi un nombre  non négligeable de pures feignasses pour qui se lever à neuf heures du mat'était un peu trop"hardcore" à leur goût;un système de dépôt de pain,devint vite obligatoire.C'est là que les affaires se compliquèrent encore un peu.
Donc,il y avait ceux qui prenaient du pain tous les jours de la semaine sauf le week-end,ceux qui faisaient l'inverse,des qui prenaient des pâtisseries quand il y avait des fêtes ou des invités et qui trouvaient bizarre que la commerçante ne puisse pas leur produire ex-nihilo un gâteau d'anniversaire pour quinze personnes.Le pain,il fallait le déposer dans un tube en PVC mais pas celui des prospectus ou dans un sac à côté des volets,ne pas laisser pendre le sac sinon le chien il bouffe le pain après...
Au bout d'un an de ce régime,elle a pété les plombs, Lulu ,alors,plutôt que de laisser tomber sa clientèle de merde,elle a décidé de prendre quinze jours de vacances;elle aurait bien revendu sa boutique quitte à bosser comme caissière,dans un abattoir ou comme conseillère à Pôle Emploi mais pas moyen de trouver du boulot dans son bled pourri .

Lulu a senti un malaise pesant s'installer quand elle s'est résignée à apposer son affichette informative comme quoi elle allait laisser crounir ces abrutis pendant deux semaines:"quoi,une boulangère qui part en vacances et personne pour la remplacer,elle n'a même pas de gosses,qu'est ce qu'elle va aller foutre à la montagne cette connasse..."était approximativement le ressenti suite à cette annonce;seuls les cas sociaux étaient limite contents:ils pourraient roupiller tout à leur aise et,avec un peu de bol,leur ardoise de cinquante euros dont la majorité en gros rouge qui tache serait oubliée au retour.
La boulangère ne passera plus,pauvre Lulu.
Après son escapade champêtre,Lulu eut une mauvaise surprise:les culs terreux des huit patelins qu'elle se cognait avec son antiquité lui firent la gueule mais bien,pas pour rire,ils n'en revenaient pas de cette trahison ;alors pour marquer le coup,ils ne lui prenaient plus que le strict nécessaire,finies les pâtisseries et les petites douceurs,fini l'article de fantaisie,on ne prenait plus que du pain,point barre et encore,pas tout le monde,les rares travailleurs s'étant souvent organisés pour acheter"le pain de la semaine" au Simply Market du coin -enfin à quinze bornes,tout est relatif dans la Thiérache Ardennaise-pour ensuite le congeler.
Malgré qu'elle fut située pas loin d'une maison de retraite ,d'un collège et d'une coopérative agricole,le commerce déjà pas très folichon de la boulangère se mit vite à tourner de l' oeuil ,entre les traites à payer sur l'emprunt qu'elle avait contracté pour payer sa boutique,le stock dont personne ne voulait qui commençait à se barrer en sucette et les quinze litres aux cents de la "bétaillère",c'était plus tenable!

La boulangère ne passera plus,pauvre,Lulu,la boulangère un soir d'hiver,elle s'est pendue...   

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire