dimanche 30 novembre 2014

Cadavres et ski (Chroniques...)

Lecture déconseillée aux moins de seize ans et aux âmes sensibles.



A Périmaye les Andouillettes,Jean Brochmasseur le maire se morfondait.
Malgré un immense domaine skiable certes un peu technique pour le néophyte et des panoramas à couper le souffle,la station périclitait victime de sa réputation injustifiée de zone accidentogène.
Pourtant en toute honnêteté,les drames y étaient plutôt rares .
En cinquante ans d'exploitation,il y avait peu être eu un peu plus de soixante morts,un peu plus d'un mort par an,pas de quoi fouetter un chat,on peut d'ailleurs ramener le chiffre des victimes à quarante cinq si l'on en exclut le groupe de clampins qui avaient l'année précédente voulu escalader le pic de François le Goitre contre l'avis expert de l'édile des lieux.
Pendant qu'à quelques kilomètres de là,les touristes se goinfraient de charcuteries locales et de fromages fondus fabriqués en Hollande en buvant du pinot Espagnol,le pauvre petit village d'altitude menaçait ruine ce qui dissuadait les derniers amateurs de poudreuse désargentés tentés par une politique tarifaire des prestations plus qu'avantageuse.

C'est en buvant sa huitième bière devant Doctor House que le maire trouva un jour l'idée,le concept de la mort qui tue qui allait sauver son domaine et provoquer la fermeture de l'antenne du Pôle Emploi local:au lieu de nier ou de minimiser l’existence de quelques incidents malheureux survenus à quelques niais et imprudents il fallait au contraire en faire un atout,une marque de fabrique,l'argument clé qui allait faire se radiner tous les freaks,les amateurs de gore et de sensations fortes et les autistes qui se branlaient à longueur de journée devant des "shoot them all".
C'est ainsi que naquit le forfait "cadavres et ski":fort de son expertise acquise durant de longues années en tant que guide de haute montagne,le maire se proposait de faire découvrir les paysages magnifiques de sa région,d'initier ses clients aux règles élémentaires de sécurité à suivre si l'on ne voulait pas finir au fond d'une crevasse les yeux bouffés par des corbeaux.
La roche et la glace avaient  gardé jalousement en leur sein une trentaine de macchabées;c'était l'occasion pour les intrépides promeneurs de s'exercer à l'art délicat de la recherche de corps en zone  hostile.
Secondé par un médecin légiste et un inspecteur de police à la retraite,Jean Brochmasseur proposait de vérifiables cours sur la résistance du corps humain au froid,à la déshydratation.les affres de l'importuné privé de tout repère et sans ressources dans l'impitoyable massif y étaient décrits avec une exactitude scientifique,chirurgicale qui ravissait les psychopathes. 
Trouver un être humain-même picard-depuis longtemps surgelé sous plusieurs mètres de glace ou au fond des innombrables chausses trappes que fourbissait Dame nature cette pétasse infecte ne s'improvisait pas:il fallait utiliser  intelligemment le matériel adéquat ,emmener des drones et des chiens-chiens,prendre suffisamment de précautions pour ne pas finir comme gros lot dans la chasse au trésor suivante.

Le forfait "cadavres et ski" fut comme l'on s'en doute un succès quasi immédiat ,les stations pour bobos aux alentours pourries de systèmes de sécurité dernier cri l'avaient mauvaise!
Hélas,si la plupart des badauds se prenant pour Roger Frison Roche au bout de cinq ou six vins chauds ne valaient en réalité pas un pet de lapin sur le terrain,certains élèves se révélèrent particulièrement doués au point qu'il y en eut même d'assez sordides pour démarcher les familles sinistrées pour qu'ils effectuent les recherches adéquates.
Conséquemment,le stock de "souvenirs" hardcore  ne dura pas longtemps,les malchanceux les plus accessibles furent découverts en une saison ce qui mortifiât d’ailleurs le chef des pompiers local qui se filmât sur les lieux,go pro connectée en sautoir dans un acte suicidaire qui aurait fait baver d'envie George Romero.
S'il restait à la surprise des intéressés quelques goodies de la seconde guerre mondiale,rapport au point de vue stratégique sur le massif alpin que proposait le site,il fallut se rendre à l'évidence:à ce rythme là,il n'y aurait bientôt  plus rien à chercher et la station redeviendrait comme avant un lieu craignos et un peu isolé où il était plus prudent de ne pas poser une spatule.

C'eut été pitié de ne pas perpétuer un si beau commerce;il fallut raison entendre,bâillonner les rares scrupules qui subsistaient .
C'est dans l'import que se trouvait la solution.
On avait bien dans un premier temps démarché les morgues,les instituts médicaux pour voir s'ils avaient pas du clodo en promotion,des indésirables;d'ailleurs,on leur rendrait,c'est promis,une sorte de location en fait...
Devant  l' hautain refus des contactés et leur attitude limite menaçante il fallut hélas reporter l'appel d'offre un peu plus à l'Est.
Quand Sergueï Ivanov débarquât en personne dans le modeste hôtel du village,il serait peu dire que les riverains se mirent proprement à halluciner :qu'allait donc faire ce prestigieux apparatchik dans ce modeste gîte?
Comme toujours avec les hommes politiques russes corrompus,le marché était extrêmement simple:les montagnards pourraient avoir autant de dépouilles de prisonniers qu'ils le voulaient-morts de façon naturelle bien entendu,on est pas des brutes-,en échange,tout ressortissant Soviétique de prestige émettant le souhait de résider dans ces lieux pourrait le faire gratuitement.
Le marché étant conclu,les touristes purent extraire dans de savantes contorsions jusqu'à deux ou trois importunés par semaine.
Malheureusement,comme il fallait déclarer de temps en temps ce type de découverte pour maintenir un semblant de crédibilité,l'odieux trafic fut bientôt découvert.
D'une existence probable de quatre vingt à cent corps enfuis sur le site,on arrivât-officiellement-à un total de trois cent trente et une découvertes,il y avait comme un léger parfum d'abus...
Les scélérats furent donc lourdement condamnés sauf l'hôtelier qui fut suffisamment malin pour rétribuer grassement un avocat véreux et se fit passer pour un simple prestataire de services.
Grâce à l'entregent de l’astucieux commerçant,la fréquentation de la station ne baissa pas malgré le scandale, car le faquin eut la scandaleuse audace de transformer une partie de sa propriété en musée des horreurs relatant le récent passé sulfureux de Périmaye les Andouillettes.


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