samedi 21 mars 2015

Ceci n'est pas mon corps (MNDF/2017) 6ème partie

Je m'attendais à entrer dans un laboratoire avec des paillasses,des instruments high tech aux fonctions absconses le tout éclairé par des néons criards découpant avec une netteté chirurgicale des silhouettes voutées en blouse blanches .On en était loin,le lieu était même un peu cosy:parquet en bois exotique,murs ocres et chaleureux taillés à même la roche,musique planante électronique à la Eno.
Malgré la terreur qui m'habitait et le sentiment d'être prisonnier d'une institution malfaisante dont les buts et les enjeux me dépassaient,je fus à ma grande honte déçu de me pas voir les fameux corps de substitution flotter dans des cylindres en plexiglas,frustré de ne pas voir une forêt de câbles envahir tout le bâtiment,il n'y avait qu'un vague assistant qui surveillait l'ensemble d'un œil éteint,absorbé par les données télémétriques qui s'affichaient sur un écran plat au fond de la salle.
En tous cas,il est clair que je n'avais pas été "choisi" pour mes capacités à survivre en milieu hostile,mon esprit ayant un curieux sens des priorités:n'importe qui d'à peu près sain aurait essayé de tirer parti de la faible surveillance dont il faisait l'objet pour essayer de s'enfuir au lieu de se repaitre de ce spectacle douteux,j'avais visiblement une case en moins ...
Pour dire les choses le plus franchement possible,je n'étais ni plus ni moins que dans une espèce de salle de sport où l'on voyait de très bonnes copies d'êtres humains s'échiner sur divers appareils et faire des étirements.Il fallait s'approcher d'assez près des ersatz  pour se rendre compte où se situait l'arnaque:ces entités biologiques n'avaient pas de regard,si l'intégralité des corps avaient un aspect normal jusqu'au sommet du cou,le reste se résumait à une très belle peau probablement synthétique tendue sur un gabarit transparent aux dimensions de la tête du receveur.
Voyant mon trouble et surement ravi que je n'ai pas essayé de l'assommer,le médecin commença à m'expliquer ce qui était supposé m'arriver si j'acceptais son offre en jetant au passage un regard mauvais à deux espèces de vigiles hors d'haleine qui faisaient irruption dans la salle.
Premièrement,on procèderait à une greffe cérébrale sur le corps de synthèse en y incluant dans mon cas,les yeux d'origine.Il faudrait bien entendu que j'apprenne à piloter ce corps,à en avoir un usage précis ce qui se traduirait malgré l’extrême similitude morphologique et biologique du support par des semaines de "rééducation".
En cas de succès de ces premières étapes-il y avait donc eu des précédents suivis d'échecs ?-on me ferait cadeau en prime d'une magnifique paire d'yeux artificiels avec une vision parfaite petites merveilles de technologie qui demanderaient elles aussi quelques semaines d'adaptation.
Passant devant une de ces pauvres choses qui faisait laborieusement des abdominaux,j'eus un temps d'arrêt.Il me fut expliqué que j'étais justement en face de la version"luxe" de ma future enveloppe corporelle c'est à dire à une extrapolation de mon aspect physique à 25 ans si je n'avais pas eu une hygiène de vie déjà déplorable et si un accident n'avait pas provoqué prématurément l'arrêt de ma croissance.
Après avoir gratifié le luxueux revêtement de sol d'une belle nappe de bile verdâtre venant de je ne sais où vu que je n'avais sans doute rien consommé de solide depuis au moins vingt quatre heures,je risquais enfin un regard franc à l'abomination inexpressive qui me faisait face.Il faut admettre que j'avais plutôt une allure potable avec sept centimètres en plus et vingt kilos en moins;la version bas de gamme suant à une dizaine de mètres comme un misérable sur un rameur n'était franchement pas tentante,m'est avis qu'elle ne tarderait pas à finir à la poubelle ou tout du moins pour un usage ingrat que je n'osais imaginer.
Loin d'être un imbécile,le chercheur compris très rapidement que malgré toute l'horreur que m'inspirait l'opération il y avait chez moi une tentation obscure et malsaine de tenter l'affaire:qu'avais donc à perdre:j'étais pauvre,obèse avec un foie au bord de l'explosion,j'avais d'ailleurs essayé à plusieurs reprises de me suicider;là au moins ça pouvait avoir de la gueule,du panache.Bien sûr,tout ceci n'avait aucune chance de réussir étant donné que les recherches sur le corps humain étaient encore trop rudimentaires pour se permettre ce gente de fantaisie.
Alors que j'envisageais de demander un temps de réflexion à mon hôte,celui ci ne me fut pas accordé,je tombais dans les vapes suite sans doute à une piqure d'hypnotique version psychiatrie d'urgence.
J'eus juste le temps de me faire la réflexion que mon réveil risquait d'être difficile.



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